En France, la loi est claire. Le port du voile dans le secteur privé est légal. En 2021, la Cour de cassation a même jugé illégal le licenciement d'une employée portant le foulard. Sur le papier, tout va bien.
Dans la réalité, les chiffres racontent une tout autre histoire.
80%. C'est le chiffre qu'il faut retenir.
Une étude menée auprès de 2 000 PME parisiennes en mars 2024 a démontré que le port du hijab diminue de plus de 80% les chances d'obtenir une réponse positive à une candidature.
La méthode est rigoureuse : des paires de candidates fictives, identiques en tout point, aléatoirement voilées ou non voilées sur leur photo de CV. Le résultat est sans appel.
Plus révélateur encore : cet effet est le même pour les candidates d'origine française et maghrébine.
Ce n'est pas une question d'origine. C'est une question de voile.
35% contre 70% : deux France sur le même marché du travail
Les statistiques de l'enquête Trajectoires et Origines de l'INED montrent que le taux d'activité des femmes voilées est de 35%, alors que les femmes musulmanes qui ne portent pas le voile ont un taux d'activité de 70%.
Une même religion. Un même pays. Un écart de 35 points — selon qu'on porte ou non un foulard sur la tête.
L'INED a également établi que le taux de chômage des femmes musulmanes était deux fois plus élevé que celui des non-musulmanes en France.
Diplômées, qualifiées — et pourtant reléguées
La discrimination ne s'arrête pas à l'embauche. Elle touche aussi — et peut-être surtout — les femmes les plus qualifiées.
Selon une étude de la fondation Jean Jaurès, environ 63% des musulmans occupant des postes de direction ou travaillant dans des domaines nécessitant des diplômes supérieurs ont été victimes de discrimination au cours des cinq dernières années.
Les cofondatrices de Job Hijab France, plateforme d'emploi dédiée aux femmes voilées, témoignent recevoir des candidatures de femmes titulaires de bacs +5 ou +6, incapables de trouver un emploi à la hauteur de leurs qualifications.
Elles sont réduites, selon leurs propres mots, à un foulard et à l'islam — alors qu'elles présentent des CV truffés de compétences.
Des chercheuses de Stanford ayant croisé données quantitatives et statistiques institutionnelles françaises ont conclu que les femmes voilées s'orientent principalement vers un travail déclassé, religieux, communautaire, bénévole ou entrepreneurial — non par choix, mais par exclusion.
Le travail invisible : la seule porte ouverte
Lorsqu'il s'agit du travail invisible — nettoyage, travail communautaire ou télétravail — la visibilité du voile ne pose pas de problèmes.
Autrement dit : une femme voilée peut nettoyer les bureaux. Elle ne peut pas les diriger.
Une discrimination qui progresse, sous-déclarée
En 2024, le Défenseur des droits a reçu 5 679 réclamations liées aux discriminations, soit 5,5% du total. Les statistiques montrent que ces discriminations touchent particulièrement les femmes musulmanes portant un voile et se concentrent principalement dans le domaine de l'emploi.
Mais ces chiffres ne représentent qu'une fraction de la réalité. Selon une experte juridique, le problème reste largement sous-estimé car ces femmes se sentent victimes mais n'ont pas nécessairement la force d'aller jusqu'au bout de la longue procédure judiciaire.
Ce que les chiffres ne disent pas
Les chiffres ne disent pas le matin où l'on retire son voile devant le miroir pour avoir le droit d'exister aux yeux du monde. Ils ne disent pas les années d'études réduites à néant par une photo sur un CV. Ils ne disent pas le choix impossible entre sa foi et son salaire.
Ils ne disent pas non plus la résistance. Silencieuse, collective, croissante.
Certaines femmes voilées, face à ce climat, doutent de leurs droits fondamentaux et envisagent de quitter la France. D'autres choisissent de rester et de résister.
D'autres encore — choisissent de construire.
Ces femmes existent. Leurs diplômes existent. Leurs compétences existent. Il est temps que la France le reconnaisse.

